A quoi sert la philosophie?

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A quoi sert la philosophie?

Message  Mme Emel le Lun 4 Jan - 20:01

Etude d'un texte de Russell

« L’esprit qui s’est accoutumé à la liberté et à l’impartialité de la contemplation philosophique, conservera quelque chose de cette liberté et de cette impartialité dans le monde de l’action et de l’émotion; il verra dans ses désirs et dans ses buts les parties d’un tout, et il les regardera avec détachement comme les fragments infinitésimaux d’un monde qui ne peut être affecté par les préoccupations d’un seul être humain. L’impartialité qui, dans la contemplation, naît d’un désir désintéressé de la vérité, procède de cette même qualité de l’esprit qui, à l’action, joint la justice, et qui, dans la vie affective, apporte un amour universel destiné à tous et non pas seulement à ceux qui sont jugés utiles ou dignes d’admiration. Ainsi, la contemplation philosophique exalte les objets de notre pensée, et elle ennoblit les objets de nos actes et de notre affection ; elle fait de nous des citoyens de l’univers et non pas seulement des citoyens d’une ville forteresse en guerre avec le reste du monde. C’est dans cette citoyenneté de l’univers que résident la véritable et constante liberté humaine et la libération d’une servitude faite d’espérances mesquines et de pauvres craintes.
Résumons brièvement notre discussion sur la valeur de la philosophie : la
philosophie mérite d’être étudiée, non pour y trouver des réponses précises
aux questions qu’elle pose, puisque des réponses précises ne peuvent, en général, être connues comme conformes à la vérité, mais plutôt pour la valeur des questions elles-mêmes ; en effet, ces questions élargissent notre conception du possible, enrichissent notre imagination intellectuelle et diminuent l’assurance dogmatique qui ferme l’esprit à toute spéculation; mais avant tout, grâce à la grandeur du monde que contemple la philosophie, notre esprit est lui aussi revêtu de grandeur et devient capable de réaliser cette union avec l’univers qui constitue le bien suprême ».
B, Russell, Problèmes de philosophie (1912),

Ce texte de Russell cherche à établir le sens de la philosophie, ou plutôt son utilité « dans le monde de l’action et de l’émotion » comme il l’écrit lui-même. Une idée convenue qu’on pourrait qualifier de préjugé, tend à dissocier le monde de la réflexion de celui de l’action. Le philosophe aurait ainsi la réputation d’être quelqu’un de fermé au monde qualifié souvent de « réel » .
Il reprend ici une vieille accusation de Calliclès dans le Gorgias de Platon. Celui-ci reprochait en effet à Socrate de continuer à philosopher encore à son âge. Cela mérite des coups rajoutait-il, avec toute le virulence et la fougue qui le déterminent. Cette figure de l’immoralisme se présentait néanmoins comme un homme d’action, un homme de terrain dirions-nous.
Russell cherche à établir ici les raisons qui font de la philosophie un enseignement indispensable pour qui veut être un véritable ‘citoyen de l’univers ». La philosophie est ainsi ouverture à l’autre, ouverture à une liberté effective et surtout éducation à la paix en sortant l’homme de ses déterminismes nationalistes, réduisant la citoyenneté à l’appartenance à la terre des ancêtres
Parce qu’elle nous habitue, ou plutôt forme notre esprit à la liberté et à l’impartialité, elle présente ainsi des enjeux politiques, enjeux que Platon avait lui aussi bien mesuré dans sa lettre 7 quand il analysait les causes de la crise politique de la démocratie.
Dans un premier moment nous analyserons les raisons qui font de la philosophie une éducation au monde de l’action et de l’émotion. Puis le sens de cet amour philosophique qui nous hisse à un rang supérieur à la bête. Enfin nous examinerons les conséquences politiques de ce texte afin de comprendre en quoi la paix n’est peut-être pensable que par la philosophie, ce qui fait renouer Russell avec un texte de Kant, Vers un projet de paix perpétuelle

Dans le premier moment du texte Russell présente la philosophie comme un exercice d’accoutumance. Prenons au sérieux cette première définition. IL ne s’agit pas ici d’aller vite mais de prendre le temps. La philosophie est un exercice lent qui nécessite que l’on ne se précipite pas mais que la réflexion se déploie dans la durée. Le culte de l’instant n’est pas propre à la philosophie. Lenteur du concept en train de naître..voilà ce que souligne le texte. L’accoutumance est longue aussi car ce n’est pas du jour au lendemain que l’on peut se décréter philosophe. Ainsi il faut du temps et la philosophie nécessite une éducation. Sortir l’homme de ses préjugés est un long travail, se sortir soi-même de ses préjugés aussi.
D’une certaine façon ce texte renoue avec ce que dit Platon lorsque dans la République il retrace l’ascension du philosophe hors de la caverne. Accéder au monde des Idées est un long travail qui peut prendre plusieurs années. Mais de même que le philosophe de Platon ne doit pas demeurer dans la contemplation des Idées, parce qu’il est appelé à des tâches politiques plus importantes auprès des autres hommes, de même selon Russell, l’éducation à la philosophie doit permettre de mieux comprendre le monde de l’action et de l’émotion. Le théorique ne saurait ainsi se dissocier de la pratique, distinction couramment faite et que réfute ici l’auteur de ce texte.
Que nous apprend précisément la philosophie ? la liberté et l’impartialité..telle est la réponse de Russell. Que faut-il entendre par là ? Tout d’abord la philosophie nous libère de nos préjugés, nos jugements hâtifs qui ne sont nullement des jugements. Ensuite, elle nous forme à l’impartialité. En d’autres termes, elle ne nous laisse pas dans l’exercice du doute face à nos convictions, elle nous amène à construire de véritables jugements dépourvus de tout autre parti-pris que celui de la raison. Le seul souci de l’homme s’avère être celui de la raison.
C’est par ce cheminement que la philosophie s’avère indispensable. Nous éduquant au désir de vérité, elle ouvre la voie à la compréhension du désir qui ne renvoie qu’à lui-même et comme l’écrit l’auteur « ennoblit » son objet. Le désirable est digne d’un véritable intérêt. C’est pourquoi la philosophie nous forme à un véritable désir…nous montrant ainsi que tout n’est pas désirable, ce qui aura des conséquences dans le monde de l’action.
De quoi nous libère la philosophie ? de notre propension à nous mettre au centre du monde, à nous prendre pour « un empire dans un empire » comme dirait Spinoza. L’homme a tendance à ne voir que lui et son orgueil démesuré le conduit à négliger le tout dont il ne saurait se désolidariser. Pensée du tout, pensée holiste, telle est la position de Russell. Le monde ne saurait se constituer des soucis individuels de chacun. Ce tout qu’est le monde n’est pas une somme d’intérêts particuliers mais un tout composé de façon non arithmétique de l’ensemble des hommes.


Dans le second moment du texte, il montre les conséquences dans le monde de l’action et des émotions de cette accoutumance à l’exercice philosophique. Nous accédons par la découverte de l’impartialité du jugement à la compréhension de l’impartialité dans le domaine de la justice. Rien de moins évident que la justice puisqu’elle consiste à dépasser ses intérêts personnels et à comprendre qu’il faut instituer un tel ordre pour que les relations entre les hommes soient viables. Ainsi celui qui est formé à la philosophie s’interrogera-t-il sur le sens de ses actions et en mesurera les conséquences.
En outre dans la vie affective la philosophie forme à un amour universel pour autrui. Ainsi rend elle possible le monde de l’éthique et plus précisément de la générosité. Qu’en est-il de la générosité ? C’est un don de soi qui outrepasse la logique du donnant-donnant . Ainsi la générosité est-elle don gratuit, débordement de soi-même. La générosité est plus que la charité qui n’est rien d’autre que l’obéissance à un devoir-être, un ensemble de règles auxquelles j’obéis sans vraiment sortir de moi-même. L’étymologie du terme généreux porte d’ailleurs en soi cette idée de création (genus, generis), c’est-dire que le généreux engendre seul ce don de soi.
L’éthique de la générosité et l’idée de justice sont ainsi le résultat de l’éducation philosophique . La philosophie ne saurait ainsi être indifférence au monde. Au contraire elle se donne à voir comme ouverture, in-quiétude , souci d’autrui. La philosophie « exalte » les objets de notre pensée. Exalter signifie élever, par extension donner de l’importance, sortir quelque chose de soi pour le mettre en valeur, le singulariser. Ainsi mettre de côté son égoïsme ne veut pas dire que tout soit confondu. Il y a la découverte par la pensée elle-même de ce qui vaut la peine d’être réellement « mis à part » car digne d’intérêt. Les objets de nos actes se voient ennoblis par la réflexion. Autrement dit il n’y a pas de renoncement à soi dans la réflexion. Mais un déplacement. Ce sont les objets de nos actions qui gagnent en noblesse. La noblesse n’est pas une appartenance sociale.
Cette libération vis-à-vis de l’orgueil et des appartenances sociales permet de comprendre ce que dit ensuite Russell : la fin poursuivie par la philosophie est de faire des hommes des citoyens de l’univers. Expression qui signifie tout simplement que l’ouverture à autrui est destruction de toute frontière et par conséquent sortie de l’homme de sa fermeture nationaliste.
La nation est selon notre auteur une idée dangereuse. Appartenir à une terre c’est s’enfermer dans l’idée de propriété et mettre des haies, des pieux pour délimiter son territoire. Les limites enferment dans l’idée de défendre par tous les moyens ce que nous estimons nous appartenir . Propriété privée, nation..pensée des limites…pensée incompatible avec la générosité et l’idée de justice dont parlait plus haut Russell. Nationalisme, propriété privée, égoïsme…voilà implicitement les conditions de la guerre et de la violence entre les hommes.
Comment parvenir à comprendre cela ? la fin de ce second moment nous donne la réponse. Ce qui fonde l’injustice et la violence c’est essentiellement la crainte et les espérances vaines écrit-il. On retrouve là ce que dit Spinoza dans la préface au Traité Théologico-Politique. Les sources de la superstition y écrit-il sont à chercher dans les craintes et les espérances vaines, c'est-à-dire dans des passions tristes qui affectent notre capacité à agir. Ces passions ouvrent la porte à toutes les séductions tyranniques. La philosophie fait certes de nous des citoyens de l’univers mais surtout elle nous protège contre les risques que représentent les abus de pouvoir. C’est pourquoi Russell insiste en écrivant qu’en nous libérant de nos passions d’orgueil (qui cachent en fait une crainte essentielle) la philosophie a un rôle politique essentiel : nous protéger de la menace tyrannique.

Qu’est-ce qui explique et fonde cette analyse ? en effet comment comprendre ce pouvoir de la philosophie ? C’est à cette dernière question que répond le dernier paragraphe du texte. Tout d’abord ce qui importe dans la philosophie ce ne sont pas les réponses aux questions que l’on se pose. Ce qui compte ce sont les valeurs de ces questions. Elles permettent d’ élargir « notre conception du possible », d’enrichir « notre imagination intellectuelle », et diminuer « l’assurance dogmatique »…voilà ce qu’écrit Russell.
Etant ouverture la philosophie nos amène à comprendre la nécessité de combattre nos certitudes dogmatiques qui rendent impossible tout véritable dialogue. Le dialogue est la première qualité d’une véritable citoyenneté.
Développer notre imagination intellectuelle..Russell rejoint ici ce que dit Kant à propos des Idées de la raison. Ce qui permet d’orienter notre action dans le monde c’est la pensée. Russell rajoute la notion d’imagination qu’il qualifie d’intellectuelle, rejetant ainsi l’imagination sensible, source d’illusions, proche en cela de la critique pascalienne de l’imagination. Dans la perspective qui est celle de Russell ici, on peut en déduire que cette imagination a pour finalité la pensée de cette citoyenneté de l’univers qui reste encore à inventer, aucune citoyenneté n’existant dans les faits.
Ceci se confirme par la dernière proposition : élargir notre conception du possible. Le possible et non pas le constat des faits voilà ce qui doit intéresser le philosophe. Elargir le champ du réel par une pensée du possible…tel est le but de la philosophie…sortir du réel pour y retourner et le compléter, l’améliorer.

La philosophie apparaît comme un engagement. Elle ne se tient nullement à l’écart des soucis du monde, quoi qu’en disent certains. Il y a dans le monde deux types de grandeurs écrivait Pascal, les grandeurs naturelles et les grandeurs d’établissement. Russell le rejoint ici. La philosophie forme l’esprit à cette grandeur naturelle qui ne brigue aucun honneur, aucune gloire, aucun titre éphémère…
La philosophie est désintéressement, ouverture à autrui, donc, paradoxalement, souci de l’autre …intéressement, oui, mais seulement celui qui consiste à voir dans l’autre la condition d’une vie heureuse et paisible. Le but ultime de la philosophie, comme l’écrit à la fin Russell, est d’acquérir « le bien suprême », c’est-à dire l’union avec l’univers.
Renoncer à son égoïsme…c’est trouver le vrai bonheur.
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